Comment les réseaux sociaux transforment-ils le journalisme en Martinique ?

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Journalisme et réseaux sociaux en Martinique : comment les médias traditionnels s’adaptent à l’ère digitale

Dans l’émission « Terre d’Innovation » diffusée sur Zitata TV, Manuel MONDÉSIR reçoit Béatrice CLEON, Directrice Générale de France-Antilles, et Karl LORAND, Coordinateur éditorial digital pour RCI

Le journalisme vit une mutation complète en Martinique avec près de 200 000 Martiniquais actifs sur Facebook, Instagram, TikTok ou WhatsApp

Comment les médias historiques s’adaptent-ils à cette révolution numérique tout en préservant leur crédibilité et leur rôle de garants de l’information vérifiée ?

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L’adaptation des médias traditionnels au tout digital

France-Antilles : du papier au multicanal

France-Antilles, poids lourd de la presse écrite aux Antilles-Guyane, opère sur la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane.

Béatrice CLEON, sa Directrice Générale, coordonne tous les métiers de l’entreprise, du journalisme aux équipes commerciales, en passant par les imprimeries présentes en Martinique et en Guadeloupe.

« C’est un véritable combat, un véritable challenge pour nos équipes puisque nous devons allier effectivement le journalisme sur le papier avec ce temps de réactions qui est un petit peu plus long et qui nous laisse le temps d’avoir des sujets de fonds, de les vérifier. Et cette vitesse qui est demandée par le web et par les réseaux sociaux« , explique Béatrice CLEON.

Pour relever ce défi, France-Antilles a structuré son organisation en deux vitesses de production : des équipes dédiées sur le web et des équipes dédiées pour le papier.

Cette double organisation permet de maintenir la qualité du journalisme de fond tout en répondant aux exigences de réactivité du numérique.

Le groupe compte aujourd’hui plus de 600 000 followers sur Facebook sur les trois départements, 160 000 sur Instagram, et affiche une croissance spectaculaire sur TikTok avec une évolution de plus de 200% en une année.

France-Antilles s’est également lancée sur les chaînes WhatsApp, témoignant d’une volonté d’être présente sur tous les canaux où se trouve son audience.

RCI : de la radio au média multiplateforme

RCI (Radio Caraïbes International), média historique de la radio martiniquaise, connaît une transformation similaire. Karl LORAND, Coordinateur éditorial digital, gère tout ce qui concerne l’information sur le site internet de RCI et les réseaux sociaux, en coordination avec les rédacteurs en chef de Martinique et Guadeloupe.

« C’est un équilibre très difficile à trouver et qui se travaille au quotidien en fait parce que, finalement, dans le mode de fonctionnement aujourd’hui, la radio reste quand même un moteur. La production dans l’organisation, si vous voulez, la majorité des journalistes aujourd’hui sont à la radio, travaillent pour la radio, mais ils travaillent aussi de fait conjointement pour le digital« , précise Karl LORAND.

RCI s’appuie sur une équipe digitale dédiée de trois personnes réparties entre la Martinique et la Guadeloupe, qui travaillent en étroite collaboration avec la rédaction radio grâce aux nouvelles technologies permettant le travail à distance.

L’audience de RCI sur le digital est impressionnante : près de 70 000 abonnés sur WhatsApp, 170 000 sur Instagram en Martinique et Guadeloupe, et près de 90 000 sur Twitter (devenu X). Cette présence massive sur les réseaux sociaux nécessite une adaptation constante des formats.

Le défi de la réécriture : du long au court

Des formats adaptés à chaque plateforme

Le passage du format long traditionnel (article de presse, reportage radio) aux formats courts des réseaux sociaux constitue l’un des principaux défis pour les médias martiniquais.

« Les réseaux sociaux et le web nécessitent des informations beaucoup plus courtes, beaucoup plus directes que ce que permet le papier, où là on attend véritablement une information de fond. Et puis les réseaux et le web sont également très demandeurs de nouveaux formats, donc les vidéos, les podcasts, tout ce qui est format court et qui donne une information assez rapidement », explique Béatrice CLEON.

Une mutation des équipes de production

Chez France-Antilles, la production de contenus digitaux s’appuie à la fois sur des équipes web dédiées et sur les journalistes papier, notamment les nouvelles forces vives plus jeunes et à l’aise avec les outils numériques.

« Nos journalistes qui sont sur le papier de plus en plus, suite à des forces vives qui sont de plus en plus jeunes, qui sont très à l’aise avec tous ces canaux, tous ces moyens, nous apportent ces formats. Elles vont sur un site, elles vont couvrir un événement, elles vont faire une petite vidéo, une petite bande-son et puis elles vont l’envoyer à l’équipe web pour pouvoir la diffuser sur le site et sur les réseaux », détaille la Directrice Générale.

Chez RCI, le défi consiste à transformer le contenu sonore de la radio en formats adaptés aux différentes plateformes digitales.

« Il faut réussir à capter toute cette masse d’informations qu’ils produisent, à réussir à la transformer aux différents formats digitaux, déjà à passer du son, puisqu’on a une radio qui est très instantanée, qui est très sur l’actu chaud, et donc qui a des formats très précis, et à passer ça à nos lecteurs, principalement sur le site, mais aussi à nos lecteurs sur les réseaux sociaux qui eux sont très avides par exemple de vidéos, de choses un peu plus courtes, un peu plus frappantes à l’œil », précise Karl LORAND.

La tyrannie de l’instantané : gérer la breaking news

Une course permanente à l’information

L’un des bouleversements majeurs apportés par les réseaux sociaux concerne le rythme de l’information. La breaking news impose une réactivité immédiate qui transforme profondément le métier de journaliste.

« Ça ne s’arrête jamais en fait. Il y a toujours un moment où il faut faire un choix et d’accepter qu’on ne peut humainement pas forcément couvrir toutes les plages horaires. On s’y attèle, ça demande énormément de travail de mobilisation des équipes », explique Karl LORAND de RCI.

Une mobilisation 24/7 des équipes

Pour répondre à cette exigence de couverture permanente, RCI s’appuie non seulement sur sa rédaction radio, mais également sur une équipe de community managers rattachés au service digital. Cette organisation permet de maintenir une présence continue sur les réseaux sociaux.

« Pour les breaking news, par exemple, des fois, ça réclame qu’à 22 heures, quand il se passe quelque chose au centre-ville, qu’il y ait quelqu’un qui soit là, même si la radio, elle a fini d’émettre depuis 19 heures, et bien si on veut… Il y a cette course à la première place, malheureusement, à laquelle tout le monde est un peu soumis parce qu’on voit bien que celui qui l’a dit en premier finalement prend une longueur d’avance ensuite dans la notoriété, la diffusion, etc. et devient un peu la référence », reconnaît Karl LORAND.

Vitesse oui, mais pas à tout prix

Malgré cette pression de l’instantané, les deux médias refusent de sacrifier la qualité et la vérification de l’information au profit de la vitesse.

« Aller vite, oui. Donner l’information rapidement, oui. Mais nous sommes quand même des médias professionnels, des médias qui ont des journalistes qui sont là pour s’assurer de la bonne information et donc la vitesse à tout prix, non », affirme fermement Béatrice CLEON.

Elle ajoute une dimension éthique essentielle :

« Il y a également la déontologie journalistique, c’est-à-dire que de plus en plus, il y a des familles qui apprennent des informations par les réseaux sociaux. Nous, France-Antilles, parfois on a l’information, mais on attend que le process normal se mette en place, que la famille soit informée par la gendarmerie, etc. avant de lancer aussi l’information. »

Karl LORAND résume parfaitement cette tension :

« Tout l’enjeu, c’est de dire en premier et de bien dire. C’est là qu’il faut des journalistes professionnels qualifiés, mais adaptés à ces formats-là. »

Le fact-checking : rempart contre la désinformation

Un revirement progressif du public

Paradoxalement, alors que les réseaux sociaux semblaient initialement menacer la crédibilité des médias traditionnels, on observe un retour vers les sources fiables.

« C’est très étonnant parce que nous sentons un revirement et une nouvelle situation. Lorsque les réseaux sociaux sont arrivés, c’était parole d’évangile. TikTok l’a dit, donc c’est sûr. Mais de plus en plus, nous nous apercevons que la personne qui scrolle sur les réseaux sociaux, elle a besoin aussi de se rapprocher des médias traditionnels et souvent, on entend, oui, France-Antilles l’a dit, ou RCI, ou Martinique La 1ère a donné l’information, donc c’est vrai », observe Béatrice CLEON.

Cette évolution confirme que les médias professionnels conservent leur rôle de garants de la crédibilité de l’information.

Accepter de ne pas être le premier

Face à la prolifération de chaînes WhatsApp et de pages Instagram qui diffusent instantanément toute vidéo reçue, souvent sans vérification, les médias traditionnels ont fait un choix stratégique.

« On accepte de ne pas être avant les chaînes WhatsApp, avant les pages Instagram qui elles dès qu’elles reçoivent une vidéo, qui ne leur appartiennent même pas, elles collent leur logo et diffusent. Et ce dont on se rend compte en fait c’est que nous notre temps de vérification on le prend qui est nécessaire », explique Karl LORAND.

Le rôle de contextualisation

Au-delà de la simple vérification, les journalistes professionnels apportent une valeur ajoutée essentielle : la contextualisation de l’information.

« Tout notre rôle, on ne peut pas faire comme si ça n’existe pas. Donc tout notre rôle c’est de regarder, de comprendre, de contextualiser, de dire voici exactement ce qui s’est passé. De passer aussi au-dessus de cette tendance, cette forte tendance des réseaux sociaux de l’indignation facile« , poursuit Karl LORAND.

Il souligne également un phénomène préoccupant :

« C’est quelque chose qui est très rémunérateur en fait. Parce qu’on regarde qu’il y a plein de chaînes WhatsApp par exemple qui mélangent ce genre de vidéo, très choc, avec des petites pubs, avec des tarifs adaptés, donc qui captent des réseaux de pubs et ça leur fait des sous. Et donc on est très tenté de continuer à alimenter cette machine là. »

Face à cette tentation économique, les médias professionnels maintiennent un cap éthique clair :

« Notre rôle, même si on vit de la pub aussi également, c’est vraiment d’être dans un rôle de crédibilité. Je crois que c’est le vrai mot, notre info est crédible, elle est vérifiée, c’est le plus important pour nous. »

Les dangers de l’IA et du deepfake

Béatrice CLEON alerte sur un danger croissant :

« Extrêmement dangereux ces réseaux sociaux parce que les vidéos sont de mieux en mieux faites. Avec l’intelligence artificielle, on se retrouve avec des vidéos qui n’ont pas de date. C’est vrai que ça peut porter à confusion de façon très rapide. »

Cette problématique du deepfake et des contenus générés par IA renforce l’importance du rôle des journalistes professionnels dans la vérification et l’authentification de l’information.

« On a un vrai rôle à jouer et on se tient de le tenir jusqu’au bout », insiste-t-elle, soulignant que cette mission dépasse le simple enjeu commercial pour toucher à la responsabilité sociale des médias.

Karl Lorand conclut sur ce point :

« C’est important dans le rôle social globalement que le média a dans la société. Il faut que si ce sont des journalistes professionnels qui contribuent à ce qu’on appelle la fabrique de l’information, mais en fait à la vérification et à la diffusion de l’information, il faut que nous soyons la référence qu’on se vante d’être en fait et c’est primordial. »

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Lutter contre l’usurpation d’identité et les fake news

Des logos détournés

Les médias traditionnels sont confrontés à un phénomène d’usurpation d’identité sur les réseaux sociaux.

« Des réseaux sociaux récupèrent notre logo et donnent des informations sous le nom de France-Antilles. Tout de suite, nos équipes précisent que ce n’est pas vrai, que c’est une fake news« , explique Béatrice CLEON.

Cette situation oblige les médias à adopter une posture proactive de démenti et d’alerte, transformant les journalistes en acteurs de la lutte contre la désinformation.

Une nouvelle interaction avec le public

Cette lutte contre les fake news modifie profondément la relation entre les journalistes et leur audience.

« C’est vrai que ça donne une position totalement différente aux journalistes qui se retrouvent acteurs de son métier puisqu’en fait, il est en interaction avec les personnes qui sont sur les réseaux sociaux, les commentaires, donc on interagit et c’est totalement différent. Il faut évoluer », note Béatrice CLEON.

Cette dimension interactive, bien qu’enrichissante, expose également davantage les journalistes aux critiques et parfois aux attaques.

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L’exposition et la sécurité des journalistes

Un métier d’ordre public sous pression

Karl LORAND rappelle que « le métier de journaliste de toute façon est un métier d’ordre public. En fait, on se retrouve exposé, on a tendance à dire que ça fait partie du jeu. »

Cependant, ces dernières années ont vu une intensification des tensions, particulièrement lors de certains événements sociaux en Martinique.

« La crise du Covid a vraiment cristallisé un certain nombre de choses. Et puis les différents événements sociaux en Martinique où plus les groupes… Des fois, minorités ou en tout cas marginalisés. Plus ils peuvent s’en prendre aux journalistes, même sur le terrain », déplore-t-il.

L’indignation amplifiée par les réseaux sociaux

Les réseaux sociaux amplifient dangereusement certains phénomènes. « Malheureusement, il y a beaucoup sur les réseaux sociaux de contenu où on se monte la tête, on prend les noms des gens, où on peut dire n’importe quoi et on joue, ce que je disais tout à l’heure sur… l’indignation et sur des choses qui sont totalement erronées, qui sont interprétées à dessein en fait », explique Karl LORAND.

Des mesures de protection nécessaires

Face à ces risques, les rédactions doivent parfois adapter leur couverture terrain.

« C’est un enjeu avec lequel on fait face au quotidien. On prend des mesures, des fois on décide que bon ben là on va couvrir à distance ou on ira à tel moment, à tel moment où ce sera plus calme », précise le coordinateur éditorial de RCI.

Le paradoxe de la légitimation

Paradoxalement, malgré les critiques sur les réseaux sociaux, les acteurs de terrains recherchent toujours la légitimation par les médias traditionnels.

« Contrairement à ce qu’on pense, les gens, comme a dit madame Cleon tout à l’heure, certes ça brève beaucoup sur les réseaux sociaux, mais ils ont toujours cette envie que le média traditionnel et classique soit là, disent ce qu’ils sont en train de faire, même s’ils peuvent se filmer pendant 10 heures de temps sur TikTok. À un moment, ils ont envie de passer par ce fait de crédibilité que sont les médias traditionnels », observe Karl LORAND.

Une ligne éditoriale assumée comme protection

Face aux commentaires et aux pressions, Béatrice CLEON s’appuie sur la solidité de la ligne éditoriale de France-Antilles.

« Nous sommes vraiment à l’aise sur notre ligne éditoriale. Nous avons une ligne éditoriale de proximité, d’information. Nos colonnes sont ouvertes à tous. Au niveau des commentaires, malheureusement, plus il y a des réseaux sociaux, plus il y a de commentaires également. Nous avons la possibilité, quand les commentaires sont vraiment trop éloignés, de faire en sorte de les atténuer. Mais ça fait partie du jeu, mais ce n’est pas une difficulté en soi, parce que lorsque vous êtes sûr du travail que vous réalisez et que vous fournissez, la ligne éditoriale se poursuit », affirme-t-elle.

Cette confiance dans la qualité du travail journalistique constitue le meilleur rempart contre les attaques et les tentatives de déstabilisation.

Les effets positifs : proximité avec la diaspora

Une audience majoritairement locale

Pour RCI, l’audience reste principalement ancrée localement.

« Il y a quand même un noyau durant qui est très local, est très attaché à son média local et on voit quand même que le RCI Martinique est bien assez écouté majoritairement et est consulté par des gens en tout cas qui sont localisés sur leur adresse IP en Martinique et pareil pour la Guadeloupe même s’il y a un volume de lecteurs non négligeables de Paris et d’ailleurs dans le monde », précise Karl LORAND.

France-Antilles : 45% de lecteurs depuis l’Hexagone

Le constat est différent pour France-Antilles, qui a su capter massivement l’audience de la diaspora ultramarinene.

« Un peu différent pour France-Antilles, nous avons plus de 45% des personnes qui nous suivent sur le net qui viennent de l’Hexagone. Donc c’est beaucoup pour le coup », révèle Béatrice CLEON.

Une édition dédiée à la diaspora

Cette réalité a conduit France-Antilles à innover en créant une édition spécifique pour répondre aux besoins de cette audience expatriée.

« Cela nous a conduit d’ailleurs à créer il y a un an une édition Hexagone France-Antilles à destination de l’ensemble des ultramarins, puisqu’ils sont plusieurs millions sur le territoire de l’Hexagone et ils ont besoin de savoir ce qui se passe pour leur communauté sur l’Hexagone », explique la Directrice Générale.

Cette stratégie illustre comment les réseaux sociaux et le digital permettent de maintenir le lien entre les territoires ultramarins et leur diaspora, créant de nouvelles opportunités éditoriales et commerciales.

Une cible jeune à conquérir

Les deux médias considèrent la jeunesse comme une cible prioritaire.

« La jeunesse, c’est en tout cas une cible pour tous les médias en se disant que les jeunes utilisent les réseaux sociaux. C’est très clairement des gens qui s’informent sur ces canaux-là », confirme Karl LORAND.

Cette dimension d’accessibilité à une audience jeune constitue l’un des principaux bénéfices de la présence sur les réseaux sociaux, à condition de proposer des formats adaptés à leurs modes de consommation de l’information.

Le journaliste du futur : entre IA et déontologie

L’IA comme outil d’aide à la création

Interrogés sur l’avenir du métier de journaliste face à l’intelligence artificielle, les deux invités adoptent une position pragmatique et équilibrée.

« L’IA est forcément un outil d’aide à la création, quand je dis d’aide à la création ce n’est pas d’aide à la fabrication de l’info, c’est d’aide à la structuration, vraiment pour aider à créer des formats qui vont justement chercher ces jeunes lecteurs, chercher ces gens qui se sont peut-être un peu éloignés des médias », explique Karl LORAND.

Il précise que l’IA peut faciliter « la création vidéo, la création visuelle, d’aller au contact de ce public-là et de tous les publics en fait parce qu’on ne peut pas faire l’impasse aujourd’hui de l’IA, il va falloir faire avec. »

L’équilibre entre innovation et déontologie

Le défi majeur consiste à intégrer ces nouvelles technologies tout en préservant le cadre déontologique du journalisme.

« Tout l’enjeu auquel on est confronté aujourd’hui c’est de comment réussir à intégrer, réussir à bien faire, à rester dans tout le cadre déontologique tout en utilisant ce genre d’outils », souligne Karl LORAND.

Animer l’information pour la rendre accessible

Pour Béatrice CLEON, l’avenir passe par une animation de l’information adaptée aux nouveaux usages, sans abandonner les supports traditionnels.

« C’est un vrai challenge, je trouve que c’est vraiment une merveilleuse orientation d’aller de plus en plus vers ces nouveaux formats. On parlait tout à l’heure des jeunes.

Personnellement, j’ai envie, j’ai vraiment véritablement à cœur, que toute cette population s’informe et s’informe correctement.

C’est trop dangereux de laisser place à des désinformations. Donc, trouver les orientations qui leur permettent d’avoir l’information via des vidéos, peu importe, j’ai envie de dire, c’est vraiment l’orientation de demain », affirme-t-elle.

Le papier conserve sa place

Malgré l’essor du digital, Béatrice Cleon rappelle que le support papier conserve toute sa pertinence en Martinique.

« Nous restons ancrés dans le territoire avec notre journal. En plus, nous avons la population senior la plus âgée de France, le papier a encore toute sa place. C’est une certitude. Mais nous devons aussi aller sur cet avenir. Et comment je vois du coup l’avenir, c’est dans un équilibre, sur l’ensemble de ces supports », conclut-elle.

Un impératif d’information de qualité pour tous

La vision qui émerge est celle d’un journalisme pluriel, qui utilise tous les canaux et toutes les technologies disponibles pour atteindre ses publics, tout en maintenant intacte son exigence de vérification, de contextualisation et de déontologie.

« C’est vraiment animer l’information pour la rendre accessible au plus grand nombre« , résume Béatrice CLEON, définissant ainsi la mission du journaliste de demain : utiliser les outils du présent pour servir la mission intemporelle d’information du public.

Les défis opérationnels du journalisme multicanal

Les algorithmes

Au-delà des enjeux déontologiques, les médias font face à des défis techniques et algorithmiques. Karl LORAND souligne un phénomène particulièrement frustrant pour les éditeurs de contenu.

Les plateformes comme Facebook, Instagram ou TikTok privilégient en effet la consommation de contenu sur leur propre plateforme plutôt que les redirections vers les sites des médias, complexifiant ainsi la monétisation et la fidélisation de l’audience.

Une production continue et gourmande en ressources

La couverture multicanale nécessite une mobilisation permanente des équipes.

« Pour produire autant et pour être présent sur les breaking news, mais aussi sur d’autres formats, ça demande beaucoup de monde, beaucoup d’énergie« , reconnaît Karl LORAND.

Avec seulement trois personnes dédiées au digital réparties entre Martinique et Guadeloupe chez RCI, l’optimisation des processus et la collaboration avec la rédaction radio deviennent essentielles.

Le travail à distance comme solution

L’organisation géographique éclatée impose le recours au travail à distance. « On travaille beaucoup à distance, tous les collaborateurs sont deux îles donc sont en mesure d’opérer à distance grâce aux nouvelles technologies en Martinique et en Guadeloupe », précise Karl LORAND.

Cette organisation préfigure sans doute les modèles de travail du futur, où la localisation géographique devient secondaire grâce aux outils de collaboration digitale.

L’importance de la qualité radio malgré le digital

Malgré la pression du digital, RCI veille à ne pas dégrader la qualité de son cœur de métier historique.

« L’idée c’est vraiment de travailler le plus en synergie possible avec la rédaction radio parce que bien évidemment quand on n’est que trois pour produire sur le digital, on est obligé de s’appuyer sur nos collègues de la radio qui eux-mêmes font l’effort de tendre vers le digital, c’est-à-dire l’idée de penser à faire des photos par exemple, à faire des vidéos qui ne seront utilisées finalement que pour le digital tout en faisant des reportages radio qui doivent rester de qualité, donc sans dégrader cette qualité de travail qui est propre », détaille Karl LORAND.

Cette recherche d’équilibre entre production digitale et excellence du métier de base constitue un enjeu majeur pour tous les médias en transformation.

Des médias traditionnels résilients et en mutation

L’émission « Terre d’Innovation » a mis en lumière la profonde mutation que vivent les médias martiniquais face à l’émergence des réseaux sociaux et du digital. Loin d’être submergés ou dépassés, France-Antilles et RCI démontrent une capacité d’adaptation remarquable.

Avec plus de 600 000 followers pour France-Antilles et des dizaines de milliers d’abonnés sur chaque plateforme pour RCI, ces médias ont su conquérir les nouveaux territoires de l’information tout en préservant leur identité et leurs valeurs fondamentales.

Le paradoxe apparent entre la vitesse imposée par les réseaux sociaux et l’exigence de vérification propre au journalisme professionnel trouve sa résolution dans une organisation structurée, des équipes dédiées, et surtout une conviction inébranlable : la crédibilité reste l’actif le plus précieux d’un média.

Face aux fake news, aux deepfakes générés par IA, et à l’indignation facile qui prospère sur les réseaux sociaux, les journalistes professionnels réaffirment leur rôle de garants de l’information vérifiée et contextualisée. Un rôle que le public, après une période de fascination pour les réseaux sociaux, semble de nouveau plébisciter.

L’avenir du journalisme martiniquais se dessine dans un équilibre entre papier et digital, entre formats longs et courts, entre la diaspora (45% de l’audience de France-Antilles) et le public local, entre l’utilisation des outils d’intelligence artificielle et le respect du cadre déontologique.

Comme le résume Béatrice CLEON, l’enjeu est de « rendre l’information accessible au plus grand nombre » tout en garantissant sa qualité. Un défi que les médias martiniquais relèvent quotidiennement, armés de leurs valeurs, de leurs équipes, et d’une détermination à rester les référents de l’information

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