Innover pour une filière BTP adaptée aux enjeux de notre territoire
Innover pour une filière BTP adaptée aux enjeux de notre territoire
En Martinique, construire n’a jamais été un acte banal.
Séismes, mouvements de terrain, submersion marine, cyclones ; les risques naturels ne sont pas une exception ici. Ils sont la règle.
Et pourtant, construire reste une nécessité absolue. Loger les habitants. Rénover le bâti existant. Adapter les infrastructures. Sécuriser ce qui doit l’être. Le territoire a des besoins structurels immenses, et la filière BTP est en première ligne pour y répondre.
Sauf que la donne change. La révision des Plans de Prévention des Risques Naturels (PPRN) est en cours. Les règles du jeu évoluent. Et la filière doit s’adapter, innover, se digitaliser, tout en continuant à attirer des femmes et des hommes pour construire, réparer et entretenir le territoire.
Pour en parler sur le plateau de Terre d’Innovation, nous avons reçu Jean-Yves BONNAIRE, Secrétaire Général de la FRBTP Martinique, la Fédération Régionale du Bâtiment et des Travaux Publics.
Découvrez l’épisode sur Youtube :
- La filière BTP en Martinique : une décroissance qui inquiète
- Le PPRN : construire sur un territoire à risques sans bloquer le développement
- Innover « utile » : techniques vernaculaires, matériaux et résilience
- Digitalisation : le BIM, les drones et l’IA sur les chantiers
- Attractivité : métiers en tension et reconquête des vocations
- La filière BTP martiniquaise est en mutation, porteuse d’un vrai potentiel
La filière BTP en Martinique : une décroissance qui inquiète
Un secteur hétérogène et structurant
Quand on parle de BTP en Martinique, on parle d’un écosystème large : entreprises artisanales, PME locales, filiales de groupes multinationaux, chaque acteur a sa place dans cet écosystème.
La FRBTP Martinique, née de l’évolution du syndicat historique du secteur en 2023, représente les intérêts des employeurs de toute cette filière et accompagne sa structuration sur le long terme.
Jean-Yves BONNAIRE en est le Secrétaire Général, et il n’est pas venu pour enjoliver la réalité.
Au-delà de l’instabilité : une vraie décroissance
Le constat qu’il pose d’emblée est sévère. Ce n’est plus seulement une instabilité conjoncturelle que traverse la filière, c’est une tendance de fond.
« On n’est plus vraiment dans une instabilité, on est sur une décroissance régulière depuis plusieurs années. Et là c’est risqué parce que ça remet en cause tous les efforts de structuration que nous pouvons faire au sein de cette filière. »
Le paradoxe est pourtant réel : les besoins du territoire sont immenses. Logements à rénover, bâtiments publics à mettre aux normes, infrastructures à adapter au changement climatique.
Mais entre la dépendance à la commande publique, la lourdeur des procédures et des contraintes réglementaires croissantes, l’équation est difficile à résoudre.
Le PPRN : construire sur un territoire à risques sans bloquer le développement
Un outil indispensable, vécu comme une contrainte
La Martinique a la particularité d’être exposée à la quasi-totalité des risques naturels.
Jean-Yves BONNAIRE le dit avec une pointe d’humour :
« Tous les risques sauf l’avalanche de neige et on espère qu’avec le dérèglement climatique, on n’y aura pas droit. »
Le Plan de Prévention des Risques Naturels cartographie ces zones exposées et fixe des règles précises : où peut-on construire, comment, et à quelles conditions.
Pour un particulier, cela peut signifier l’impossibilité de bâtir sur un terrain familial transmis de génération en génération.
Pour une commune, cela conditionne l’aménagement de son territoire.
Pour les entreprises du BTP, cela impacte directement la conception des chantiers et les techniques à mobiliser.
Le précédent de Saint-Martin après le passage d’Irma illustre bien la tension que ces plans peuvent générer : l’État avait voulu imposer de nouveaux PPRN sur les zones littorales sujettes aux submersions marines, et le rejet des populations avait été massif.
« Sur nos territoires qui sont exigus, les gens ont parfois leur réserve foncière, ils souhaitent la mettre en valeur. Et on peut venir du jour au lendemain dire ‘interdiction de construire’. Ça, c’est compliqué à entendre. »
Zone à risque ≠ interdiction absolue de construire
Un contresens fréquent mérite d’être dissipé. Une zone classée à risque n’est pas systématiquement une zone où toute construction est impossible.
Dans de nombreux cas, construire reste envisageable, à condition de respecter des prescriptions adaptées : fondations renforcées, dispositions parasismiques, planchers surélevés face au risque de submersion.
La révision des PPRN actuellement en cours représente justement une opportunité de redéfinir cet équilibre entre sécurité des personnes, assurabilité des biens, coût de construction acceptable et possibilité réelle de développer les communes du territoire.
Innover « utile » : techniques vernaculaires, matériaux et résilience
Un secteur plus innovant qu’il n’y paraît
L’image du BTP comme secteur archaïque est tenace et injuste. Jean-Yves BONNAIRE en convient volontiers :
« Je profite de ce moment pour dire que c’est un secteur où les choses bougent, très dynamique, très innovant dans plein de domaines. »
L’IA fait son entrée dans les métiers pour aider à gérer des volumes massifs de données. Les techniques constructives évoluent.
Et depuis 2024, la Martinique et les autres territoires d’Outre-mer bénéficient d’une latitude nouvelle pour expérimenter des approches adaptées à leurs réalités géographiques et climatiques.
La loi Belim du 13 juin 2025 a notamment créé les comités référentiels construction, des instances qui vont permettre deux choses concrètes : faire entrer des matériaux nouveaux selon des critères adaptés aux réalités locales, et ouvrir le sourcing aux pays du bassin caribéen qui partagent les mêmes contraintes climatiques, souvent à moindre coût et avec une empreinte carbone réduite.
Le retour aux techniques vernaculaires : quand le passé est bon conseilleur
Pendant longtemps, la Martinique a construit avec des techniques vernaculaires, des méthodes constructives nées de l’adaptation aux réalités locales : ventilation naturelle, menuiseries perméables à l’air, orientations bioclimatiques.
Puis on les a progressivement abandonnées au profit de normes européennes qui ne correspondent pas toujours aux spécificités d’un territoire tropical.
Le retour en arrière ne sera pas total, mais l’inspiration est là.
L’exemple des menuiseries extérieures est parlant : les fenêtres et portes traditionnelles martiniquaises fonctionnent bien, résistent correctement aux conditions climatiques locales, mais elles ne correspondent pas aux documents techniques unifiés de la norme nationale.
Travailler à leur requalification, c’est précisément l’un des chantiers en cours.
Les gisements d’activité : vers la réhabilitation plutôt que le neuf
Avec l’érosion démographique du territoire et la raréfaction du foncier disponible, la construction neuve ne peut plus être le seul moteur de la filière.
Le vrai gisement d’activité pour les années à venir, c’est la réhabilitation du bâti existant : logements anciens aux normes de confort dépassées, bâtiments publics à mettre en sécurité, parcs de logements sociaux à rénover en site occupé.
« Il faut que les entreprises acquièrent de nouveaux savoir-faire, de nouvelles manières de travailler. C’est un gisement d’activité très important. »
Ce basculement vers la réhabilitation implique des compétences différentes, des méthodes de chantier spécifiques, et une montée en gamme que toute la filière doit accompagner.
Digitalisation : le BIM, les drones et l’IA sur les chantiers
Le BIM : une promesse pas encore tenue en Martinique
Le BIM, Building Information Modeling, ou Modélisation des Informations du Bâtiment, consiste à créer une maquette numérique tridimensionnelle d’un ouvrage qui intègre toutes ses informations : dimensions, matériaux, systèmes techniques, coûts, délais, données de maintenance.
L’idée : faire travailler tous les acteurs ; architectes, bureaux d’études, entreprises, sur le même objet numérique, pour détecter les problèmes avant le chantier plutôt que pendant.
Le potentiel est réel. Mais Jean-Yves BONNAIRE est lucide sur le retard accumulé :
« On a pris beaucoup de retard à la Martinique. Il y a eu très peu de chantiers BIM en mémoire. »
Les usages partiels existent, surtout en phase de conception. Mais le passage à l’exécution et à la maintenance, là où le BIM délivre vraiment sa valeur sur toute la chaîne reste à construire.
Le frein est double : une question d’acculturation dans des équipes plutôt seniors, et une question de visibilité sur l’activité future.
Investir dans des outils coûteux quand on ne sait pas ce qu’on aura à construire demain, c’est un pari difficile à assumer pour une PME.
Les outils qui s’imposent sur le terrain
Au-delà du BIM, d’autres outils numériques sont déjà en train de transformer le quotidien des chantiers martiniquais. Les drones sont devenus une réalité dans de nombreuses entreprises : ils servent notamment à calculer des cubatures de terre, les volumes de matériaux excavés, avec une précision et une rapidité impossibles à atteindre manuellement.
Les outils d’intelligence artificielle trouvent aussi leur place dans la gestion administrative et réglementaire, un domaine particulièrement lourd dans le BTP : veille normative, gestion des appels d’offres, production de justificatifs.
« C’est un secteur très réglementé avec des normes qui évoluent tout le temps. Les outils d’IA font ça beaucoup mieux que nous, à des coûts moindres. »
L’accompagnement des maîtres d’ouvrage publics : un levier décisif
La filière ne se digitalisera pas seule. Les maîtres d’ouvrage publics ont ici un rôle central à jouer : en exigeant le BIM dans leurs appels d’offres, en donnant de la visibilité sur leur programmation de travaux, ils créent les conditions qui permettent aux entreprises d’investir.
Sans cette impulsion, les PME resteront dans l’attentisme, rationnel à court terme, pénalisant à long terme.
Pour les professionnels du secteur qui souhaitent intégrer l’intelligence artificielle dans leur pratique, awitec propose notamment la formation Gagnez 2 heures au quotidien avec l’IA, pensées pour des professionnels qui veulent gagner en efficacité sans décrocher de leur activité.
Attractivité : métiers en tension et reconquête des vocations
Un déficit d’image historique
« Le BTP recrute, mais le BTP n’attire pas. » Jean-Yves BONNAIRE
Le déficit d’attractivité de la filière est historique, alimenté par des questions de pénibilité, de sécurité, deux domaines sur lesquels des progrès immenses ont été réalisés et par une communication qui a trop souvent mis en avant les difficultés plutôt que les réussites.
Les métiers en tension sont nombreux : coffreurs-bancheurs, maçons, carreleurs, charpentiers, couvreurs.
Des métiers d’extérieur, physiques, mais aussi des métiers de création et de fierté.
« Ce qui est intéressant dans nos métiers, c’est qu’on ne construit jamais la même chose. Et j’ai vu beaucoup de salariés qui ont une fierté particulière à montrer à leurs enfants les ouvrages auxquels ils ont contribué. On laisse des traces. »
Les familles, premiers prescripteurs à convaincre
Un angle inattendu mais révélateur : Jean-Yves BONNAIRE identifie les familles comme l’un des premiers obstacles à lever.
Les jeunes sont souvent découragés de s’orienter vers le BTP par leurs parents, qui en gardent une image ancienne et dévalorisante.
La fédération a inscrit dans sa feuille de route des actions directes auprès des associations familiales pour changer cette perception.
Le message qu’il adresse aux jeunes en clôture de l’émission résume bien l’ambition :
« Secteur formidable, utile, qui ne sera pas entièrement remplacé par l’IA, ça, je le dis, il n’y a pas de sujet. On aura toujours besoin d’hommes et de femmes. Et de femmes, surtout un peu plus. »
Formation continue : anticiper plutôt que subir
La montée en compétences des professionnels en poste est l’autre face de l’attractivité.
Anticiper comment les métiers vont évoluer, former en conséquence, travailler avec l’OPCO Constructys et les partenaires de l’Éducation nationale pour construire des parcours cohérents, c’est l’une des missions centrales que la FRBTP s’est assignées.
L’objectif : faire en sorte que chaque professionnel qui reste dans le secteur soit en mesure d’apporter quelque chose, pas malgré les transformations en cours, mais grâce à elles.
La filière BTP martiniquaise est en mutation, porteuse d’un vrai potentiel
Construire plus sûr face aux risques naturels. Rénover un bâti existant vieillissant. Se digitaliser pour gagner en productivité. Attirer de nouveaux talents dans des métiers qui ont tout pour séduire.
Ces chantiers sont immenses, mais ils sont aussi une opportunité unique de repositionner la Martinique comme un territoire qui sait bâtir différemment, en faisant de ses contraintes une force et de son histoire constructive une ressource.
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